Après l’évasion, j’ai eu tous les employés sur le dos

mardi 22 septembre 1998.
 

Semira Adamu est une jeune femme d’origine nigériane. Suite aux actions du Collectif contre les expulsions et grâce à son courage, elle est devenue, à l’extérieur comme à l’intérieur du 127 bis, un symbole de résistance. Les nombreuses tentatives pour l’expulser, les brimades continuelles l’ont épuisée. La conversation avec Semira est désormais lente et difficile, entrecoupée de longs silences, faite de demi-mots, de sous-entendus. A certaines questions, elle ne répond que par oui ou non, les questions doivent être précises et détaillées. A force de oui et de non, on finit par savoir. Semira est surveillée et elle a peur. Le téléphone se trouve dans le couloir, à côté de la cage vitrée où se tiennent les gardes qui ne la quittent pas des yeux et des oreilles. Ce témoignage est fait des bribes de plusieurs lettres et appels téléphoniques.

La vie au centre est très ennuyeuse. Nous sommes très peu maintenant dans mon aile, et la plupart ne parlent pas anglais. Il y a des gens du Zaïre, du Kosovo, du Sri Lanka, d’Afghanistan. Ici, c’est vraiment horrible. On se réveille le matin et on regarde la télévision jusqu’au soir. J’ai pu obtenir quelques livres, Lise Thiry m’en a amené. Je me sens très seule. La plupart des gens que je connaissais, ils les ont transférés dans d’autres centres. Je ne sais même pas où ils sont. Je suppose qu’ils essayent de nous isoler, de rompre les contacts qu’on peut établir avec les autres.

Après l’évasion, j’ai eu tous les employés sur le dos. On me surveille tout le temps, j’ai toujours quelqu’un derrière moi. Pendant une semaine après le 21 juillet, on n’a plus eu le droit de téléphoner. Maintenant, on peut, mais on a réduit les heures. Avant, on pouvait appeler de 9h à 22h, à présent seulement de 15 à 18h et ce sont les heures où les appels coûtent le plus cher. De toute façon, les règles de vie changent tous les jours. Un jour quelque chose est permis, le lendemain, ça ne l’est plus.

Ils ne laissent pas les gens de l’extérieur vous rendre visite. Officiellement, les visites sont autorisées, mais quand quelqu’un fait une demande, ils ne l’accordent pas, ou ils ne donnent pas de réponse, tout simplement. Lise Thiry n’a jamais pu me voir. Elle est venue, elle a remis les livres et les vêtements qu’elle m’avait apportés aux gardes. Je n’ai pas pu la voir.

Il y a des gens d’ONG qui viennent, mais pas souvent. Il y en a un qui est venu me voir, il y a deux jours, mais il ne m’a pas beaucoup parlé. De toute façon, quoi qu’on puisse dire, rien n’en ressort vraiment, rien ne change.

Ils ont essayé de m’expulser quatre fois. La première fois, ils ne m’ont pas forcée. Ils m’ont emmenée à l’aéroport. Là ils m’ont demandé si j’acceptais l’expulsion. J’ai dit non et ils m’ont ramenée au centre. La deuxième fois, ça s’est passé de la même manière, mais ils m’ont prévenue que la fois suivante, ils seraient plus durs. La troisième fois, ils m’ont préparée pour aller à l’aéroport et puis en dernière minute, nous ne sommes pas partis. Ils m’ont dit qu’ils avaient oublié de réserver ma place sur le vol. Je suppose qu’ils avaient plutôt peur des manifestions de soutien qui étaient organisées pour moi. La quatrième fois, ça a été terrible. J’ai été réveillée à 6h30 par une employée qui m’a annoncé que je devais retourner dans mon pays et que j’avais 20 minutes pour emballer mes affaires. Je n’ai même pas eu le temps de prendre une douche et j’ai oublié quelques affaires dans la précipitation. Finalement j’ai été prête et ils m’ont escortée jusqu’à la porte d’entrée et ils m’ont fait monter dans le fourgon pour l’aéroport. A l’arrivée, ils m’ont attaché les bras à deux endroits et aussi les jambes. Puis ils m’ont enfermée dans une cellule d’isolement, j’y suis restée de 7h à 10h30. Ils sont venus me chercher. On est allé à l’avant de l’avion et on y est resté jusqu’à 11h15, quand ils m’ont fait embarquer. Une fois à l’intérieur, j’ai commencé à crier et à pleurer. Huit hommes se sont rassemblés autour de moi, deux gardes de la sécurité de la Sabena et six policiers. Les deux gardes de la Sabena m’ont forcée : ils poussaient partout sur mon corps et l’un d’eux compressait un oreiller sur mon visage. Il a presque réussi à m’étouffer. En fait, ces deux gardes devaient m’escorter jusqu’à Lomé. Puis les passagers sont intervenus et ils ont dit qu’ils allaient sortir de l’avion si on ne me libérait pas. Un passager a insisté aussi pour qu’on n’oublie pas de me rendre mes bagages. Il y a eu une bagarre dans l’avion et ils ont dû me débarquer. De retour dans le fourgon, j’ai vu qu’on tirait un passager dehors. C’était celui qui m’avait particulièrement défendue dans l’avion. Ils l’ont amené dans le fourgon près de moi. Il m’a dit qu’il voulait m’aider, que je devais juste remonter dans l’avion, qu’il allait prendre mes documents et me payer un billet pour revenir ici. J’ai refusé et je lui ai dit que je n’irais nulle part. Alors ils l’ont ramené dans l’avion et moi, dans la cellule d’isolement de l’aéroport.

Après quelque temps, ils m’ont renvoyée au centre et ils m’ont encore placée en cellule d’isolement. J’y suis restée le mercredi 22 juillet de 12h à 16h. J’étais dans la cellule quand ils ont amené les quatre filles qui avaient essayé de s’évader : Precious, Bonsu Aqua, Cynthia et Antila. Nous devions toutes rester dans la même cellule, une petite pièce avec seulement un lit et un WC. Quand ils m’ont sortie, ils m’ont changée d’aile, parce que la nôtre avait été endommagée pendant l’évasion. Maintenant, je suis au premier étage. Les choses ont repris leur cours dans le centre - à part le renforcement de la sécurité - et à l’aéroport, où certains seraient capables de tuer.

Je ne sais pas quand ils vont encore essayer de m’expulser. Ils ne nous disent plus quand ça va être. Ils viennent juste vous réveiller quelques minutes avant de partir. Mais on sent quand une expulsion va avoir lieu. On le sent et on se sent mal, très malheureux. Dans ces moments-là, on sent vraiment qu’on est prisonnier. Entre nous, nous parlons du centre, de la détention, de notre situation. Quand quelqu’un revient de l’aéroport après avoir échappé à une expulsion, nous parlons, on essaye de trouver une solution à nos problèmes. On essaye de s’entraider. Il y a une solidarité entre les détenus. Quant à penser à se rebeller, pour le moment, ce n’est pas possible. Les relations avec les employés sont plus ou moins correctes. Juste après l’évasion, c’était très tendu, mais maintenant, ça va mieux. Ils ne parlent jamais de ce qui se passe à l’extérieur, des actions de soutien pour empêcher les expulsions. Ils font comme si ça n’existait pas, mais nous savons que c’est un problème pour eux.

Je ne sais pas quand ils vont encore venir me chercher. La vie est très difficile pour moi... Je ne sais pas...

Ce mardi 22 septembre 1998, au moment de mettre sous presse, Semira a subi une nouvelle tentative d’expulsion. Elle a, de nouveau, refusé d’être déportée. Comme elle le craignait et comme nous l’appréhendions tous, les autorités ne l’ont pas ménagée.

Semira est décédée aux soins intensifs de l’hôpital Saint-Luc (Bruxelles).

Il y a quelques mois, fuyant l’esclavage, Semira choisissait de demander l’asile à la Belgique. Elle ne savait pas que ce pays appliquait encore la peine de mort.

Semira, Nigeria


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