Centre fermé de Vottem : un médecin démissionne et accuse

mardi 29 février 2000.
 

Ginette Marchant était l’un des deux médecins du centre fermé de Vottem, inauguré en mars 1999. Après onze mois, elle démissionne et écrit au Centre pour l’Égalité des Chances. Elle réclame un débat sur l’indépendance médicale et le respect de l’éthique de sa profession dans les centres fermés, incompatible, écrit-elle, avec les injonctions du Ministère de l’Intérieur pour lequel tout employé d’un centre, y compris le médecin, a pour mission première de convaincre les "résidents" de se laisser rapatrier.

Elle part parce qu’il lui est impossible de faire son travail, parce que ne lui sont permis que les soins d’urgence, parce que la répression s’accroît dans le centre. Elle part, décidée à dénoncer publiquement le fonctionnement d’un univers clairement carcéral. Son témoignage est accablant. Il nous a permis de découvrir aussi un aspect encore caché des centres fermés : on y écroue aussi des Belges et des ressortissants d’autres pays européens !


Le Dr Marchant explique d’abord le mensonge de l’image rassurante, voire sociale, que le Ministère de l’Intérieur s’applique à donner du "centre fermé pour illégaux" de Vottem. "Lors du recrutement, c’est le directeur qui interviewait les candidats. Il faisait attention à ne pas choisir des gens qui avaient des opinions racistes, que certains émettaient clairement. Il fallait une belle image, une image sociale. Je correspondais à cette étiquette parce que j’avais travaillé dans l’humanitaire et que j’étais femme. Quand il m’a recrutée, il m’a expliqué qu’il voulait travailler à ce que les gens soient bien. L’autre médecin -puisqu’il s’agissait de deux mi-temps- a été choisi parce qu’il est métis".

Un vernis qui ne résiste pas longtemps à la réalité et aux exigences de l’employeur. "Tout va à l’encontre du soi-disant but social. On prétend qu’on donne des formations aux "résidents" pour les aider à partir. Sur les 11 mois que j’ai passés là-bas, je n’ai jamais vu qu’on formait quelqu’un à quoi que ce soit. Il y a des détenus qui y passaient 8 mois et qui ne parlaient toujours pas français. Et puis, le psychologue est rattaché à la direction et fait de l’administratif, les assistantes sociales doivent encourager les gens à partir et les médecins aussi ! C’est schizophrénique d’abord pour les détenus et aussi pour le personnel. Ceux qui poussent les gens à partir se font engueuler par leurs collègues plus "sociaux" et vice versa. Tout le monde surveille tout le monde et on se ment tous".

Un vécu que partage un autre ancien employé du centre, qui ne se risque pas encore à parler à découvert. "J’ai été clairement engagé pour mon profil social et puis on m’a mis un uniforme et des menottes en me demandant de jouer les gendarmes. L’aspect social était complètement ignoré et de toute façon, entre ouvrir les portes, fermer les portes, compter les résidents... on n’avait pas le temps. L’agent de sécurité est traité aussi mal que les résidents par la direction. On est partagé entre le règlement et ce qu’on nous demande réellement de faire et c’est très schizophrénique. Si on fait trop de social et pas assez de sécurité, on est appelé dans le bureau du directeur. Si on fait l’inverse on reçoit des notes de service ! Et il nous est interdit de parler à l’extérieur, ce qui accentue les tensions".

Prison, violence et suicide

Mme Marchant affirme clairement qu’un centre fermé est une prison. Le leitmotiv est la "sécurité", on y est surveillé sans cesse par des caméras et des gardiens en uniforme, le fonctionnement est basé sur la répression et l’infantilisation, les "résidents" y sont traités comme s’ils avaient commis des délits et comme des "fauteurs de troubles potentiels". "Les détenus doivent prendre leur douche de 8h30 à 9h après, on coupe l’eau chaude" raconte-t-elle, "les préaux sont de 9h à 10h sous le prétexte qu’il n’y a pas assez d’agents pour les y laisser plus, et cette "promenade" est obligatoire, si ils ne veulent pas y aller il faut un mot du médecin ; les contacts entre détenus hommes et femmes sont interdits, ils ne peuvent se parler qu’à travers les grilles ; ils ne peuvent pas avoir de briquet et doivent sans cesse demander du feu aux gardiens ; les repas se prennent de 12h à 13h30 et si ils ont faim après, tant pis ; si ils mettent de la nourriture dans leurs casiers, elle est confisquée, ils sont fouillés après chaque visite, des fouilles sont régulièrement organisées dans les chambres, leurs produits de beauté sont confisqués, il n’y a pas de miroirs, tous les couverts sont en plastique... J’ai dû me battre pour des choses incroyables. A leur arrivée au centre, ils passent obligatoirement à la douche puis chez le médecin et on m’amenait en slip des gens qui venaient de débarquer et qui ne comprenaient pas ce qui leur arrivait On veut donner une image sociale de ces centres alors que ce sont les lieux pénitentiaires.!"

La violence est là, dès le premier jour. Une violence essentiellement psychique qui fait rapidement se multiplier les tentatives de suicide et autres "accidents". Une des préoccupations primordiales dans le centre devient d’éviter qu’un détenu n’y meure. "Ca a commencé tout de suite dans la violence : les détenus n’acceptent pas d’être enfermés et ils ne comprennent pas pourquoi ils le sont puisqu’ils n’ont rien fait. La discipline est devenue de plus en plus stricte parce qu’il y a eu de plus en plus d’accidents. Un des premiers détenus, un Ukrainien, s’est tailladé les veines à son arrivée. Puis il a fait la grève de la faim. Il résistait sans manger et sans boire, il était entraîné militairement. On a fait des prises de sang, son urée montait. J’ai refusé de le perfuser de force et on l’a alors envoyé à l’hôpital de St Gilles, puis en prison. Les détenus ont été de plus en plus surveillés pour éviter toute tentative se suicide ou de rébellion."

Le Dr Marchant souligne plus particulièrement la détresse des "transit", des personnes arrêtées à l’aéroport où elles faisaient escale vers un autre pays où les attendaient famille ou amis. "Au mois d’octobre 1999, il y a eu de gros problèmes de suicide : un s’est ébouillanté, un autre s’est coupé les veines, un autre a arrêté de manger... C’étaient des transit. Leur situation est peut-être la pire. Ces gens sont attendus ailleurs et ils se font arrêter par la police qui trouve que leur passeport est un peu bizarre. Ils se retrouvent à Vottem sans rien comprendre, c’est horrible. La plupart sont des Africains, de pays très pauvres, ils se font cueillir à Zaventem simplement parce qu’ils sont Noirs.

Je me rappelle d’une vieille Somalienne qui allait vers Londres où toute sa famille l’attendait. Les gendarmes l’ont arrêtée à Zaventem. Elle ne parlait aucune langue dans laquelle on aurait pu communiquer. En plus elle était aveugle. Elle avait des vertiges et quand je lui fais une prise de sang on se rend compte qu’elle est diabétique. L’OffIce des Etrangers l’a immédiatement libérée...avec un ordre de quitter le territoire. Mon collègue l’a fait hospitaliser en urgence parce qu’elle risquait un coma. Elle a passé 15 jours à l’hôpital, puis elle est partie Tout ça pour quoi ?"

Violations de l’éthique médicale

En tant que médecin, G. Marchant dénonce les violations de l’éthique médicale inhérentes, dit-elle, au statut de fonctionnaire de l’Office des Étrangers. Les seuls soins permis sont des soins de base, relevant de l’aide médicale urgente, les soins "de confort" sont prohibés parce qu’ils ne répondent pas à l’objectif premier qui est le rapatriement, le secret médical n’est pas respecté et l’isolement médical est utilisé à des fins punitives.

"Au centre", raconte-t-elle, "on n’avait que l’équipement nécessaire à une médecine générale. Pour des radios, des soins dentaires, etc., il fallait envoyer les gens à l’hôpital et je ne pouvais le faire que si leur cas répondait à l’aide médicale urgente. Ils ne se préoccupent absolument pas de la santé des gens. Si j’obtenais un rendez-vous chez un spécialiste pour un détenu malade et qu’ils arrivaient à l’expulser entre-temps, le rendez-vous sautait, sans scrupules . J’étais une des seules à qui les gens pouvaient parler et ils venaient souvent me voir. Mais les conversations étaient limitées puisque je n’étais jamais seule.

En plus, on ne respecte pas le secret médical : il y avait des réunions de service tous les jours où on devait donner l’état de santé des détenus. Et on ne prend absolument pas en compte la santé mentale des gens. Dans le bâtiment médical, il y a quatre cellules d’isolement où on enferme les détenus quand ils vont trop mal, pour les surveiller. Parfois, j’estimais que médicalement, la personne pouvait rejoindre le groupe mais la direction refusait parce qu’elle devait être punie de son acte ! On répond au désespoir par la répression".
Ginette Marchant refuse d’obéir à l’Office des Étrangers et d’encourager les détenus à se laisser expulser. Cela lui vaudra une convocation devant les inspecteurs des centres fermés. "Ils m’ont reproché de dire aux détenus que je pouvais les faire évader en les envoyant à l’hôpital. C’est vrai que j’aurais pu, mais je ne l’ai jamais fait, même si c’était dur. Le deuxième grief était que je n’encourageais pas les gens à monter dans l’avion. Ca je l’ai reconnu.

Or, quand on travaille dans un centre, on est tous censés aller dans une seule direction : favoriser le départ. Moi, je les mettais au courant de leurs droits, c’est-à-dire qu’ils pouvaient refuser de monter dans l’avion. Là, les inspecteurs étaient très fâchés, ils m’ont reproché de ne pas collaborer. Faire ce qu’on me demandait, les encourager à partir, était renforcer leur désespoir, ce que je ne pouvais pas faire en tant que médecin. Alors, j’ai démissionné".

Un autre médecin confirme…

JPEG - 38.4 ko
Huit mois !

Les violations de l’éthique médicale sont confirmées par le Dr Radoux, médecin généraliste qui a visité trois détenus de Vottem. L’accès à des médecins extérieurs est théoriquement prévu par l’Arrêté Royal qui fixe les conditions de vie dans les centres. En pratique, l’accès à un médecin indépendant est rendu presque impossible. "Les démarches pour accéder au patient sont très lourdes", raconte Danièle Radoux. "Je suis allée à Vottem trois fois et ça a été à chaque fois différent. Le "résident", comme ils disent, doit faire une demande au directeur en nommant clairement le médecin qui va venir le voir. Quand j’ai été avertie par le patient, j’ai envoyé un fax au directeur en demandant l’accès et j’ai attendu deux jours avant d’avoir une réponse. Quand je l’ai reçue, je suis allée au centre et j’ai été mise en rapport avec un des médecins qui m’a transmis le dossier du patient. J’étais appelée par un diabétique qui estimait qu’il n’était pas soigné de façon adéquate. La version du médecin en charge de son dossier était qu’il ne suivait pas son traitement exprès pour sortir. Un des problèmes est là : l’impossibilité dans laquelle se trouvent les détenus de faire confiance aux médecins de l’intérieur.

La deuxième fois j’ai été appelée par un avocat qui s’inquiétait pour son client, amorphe. Je me suis donc présentée au centre avec l’avocat. On nous a d’abord refusés parce que nous n’avions pas suivi la procédure. L’avocat a obtenu, après beaucoup de discussions, que le patient fasse une demande pendant que j’étais là. On m’a mise dans un parloir pour que je ne voie pas le patient pendant qu’il faisait sa demande. Puis il a fallu attendre que la demande parte à la direction et qu’elle en revienne. Puis on m’a autorisée à voir le patient dans le parloir. J’ai demandé un local adéquat à un examen médical. On est reparti demander à la direction où je pouvais le voir. La direction a répondu que je pouvais l’examiner à l’infirmerie. Tout ça a pris trois heures et j’avais mes autres consultations à faire !
On nous a fait traverser le centre jusqu’à l’aile de l’infirmerie et on nous a conduits à un bureau où il n’y avait que des tables. J’ai dit que j’avais besoin de l’examiner couché. Le gardien est reparti chercher une autre salle et est revenu en disant que l’infirmerie n’était pas disponible... C’est une des façons subtiles d’empêcher les médecins d’accéder au centre.

Il y a une autre façon, encore plus sensible. Si un médecin extérieur vient visiter un détenu, ça veut dire qu’il doit prendre en charge tout le traitement, la responsabilité, le rappel en cas d’urgence, etc., mais aussi qu’il faut venir donner les médicaments sur place. C’est de l’intimidation. En cas de vacances, le patient peut faire venir ton remplaçant, si il y a une demande nominale préalable. Et le suivi médical extérieur est aux frais du patient. Tout ça rend objectivement impossible la prise en charge d’un détenu en centre fermé. Le problème fondamental reste l’impossibilité de respecter l’éthique médicale en étant fonctionnaire de l’Office des Étrangers. La pathologie des gens se retourne contre eux.
Le dernier cas que j’ai vu ne s’alimentait plus et il était considéré comme un manipulateur. Toute la problématique psychologique liée à l’enfermement est niée. Alors qu’ils sont dans une situation où leur santé mentale est attaquée. J’ai été aussi écœurée par le paternalisme honteux de certains membres de l’équipe médicale : les patients sont systématiquement tutoyés, traités sans respect infantilisés...".

Des Belges détenus dans les centres fermés

Mme Marchant révèle aussi que des Belges et des ressortissants de pays européens sont détenus à Vottem, quand ils n’ont pas de pièce d’identité et qu’ils refusent de dire qui ils sont. "Au début, il y a eu un Hollandais, qu’on appelait Mr X et qui est resté 15 jours. Il n’avait pas de papiers et il ne voulait pas décliner son identité. C’était un vagabond, qu’on avait ramassé à la frontière. Il n’a jamais voulu dire qui il était, alors ils l’ont transféré à la prison de St Gilles et là, il a craqué et on l’a relâché. Ca arrive aussi qu’on enferme des Belges à Vottem. Des SDF qui ne veulent pas donner leur identité. Moi, j’en ai vu passer deux : une métisse et une Bruxelloise avec un bon accent bruxellois. Il y a eu aussi une Suissesse. Elles sont restées un jour, elles ne comprenaient pas ce qu’elles faisaient là et elles ont vite donné leur identité".

Madame Mazzara, responsable des contacts presse à l’Office des Étrangers, confirme la possibilité de la détention en centres fermés de personnes belges ou européennes. "Selon la loi sur les étrangers de 1980, toute personne qui ne fait pas la preuve qu’elle est Belge pourrait être étrangère. Donc, quand des personnes sont interpellées dans la rue et n’ont pas de pièce d’identité, la police ou la gendarmerie vérifie au registre national. Si la personne y apparaît comme Belge, l’Office des Étrangers n’est pas contacté. Si elle refuse de donner son identité et que des éléments laissent penser qu’elle est Belge, l’Office n’est pas contacté non plus. Sinon, le gendarme ou le policier peut estimer qu’il y a des éléments qui laissent supposer que la personne n’est pas Belge".

Interrogée sur ces "éléments" qui laissent aux forces de l’ordre le libre arbitre d’enfermer à Vottem toute personne sans pièce d’identité, Mme Mazzara précise : "Je doute que vous vous fassiez enfermer à Vottem. Les personnes qui l’ont été n’avaient sans doute pas une apparence autochtone". Dans le cas précité, "l’Office est lors contacté et la personne mise en centre fermé le temps d’une vérification. Ce type d’écrou a eu lieu à Vottem et dans d’autres centres. Mais ce n’est pas dans les priorités de l’Office des Étrangers d’arrêter des ressortissants européens".

Outre qu’il semble se réaliser sur base de contrôles d’identité "au faciès", racial ou social, ce type d’enfermement est clairement illégal. Jean-Paul Brilmaker, avocat et Président de la Ligue des Droits de l’Homme (section de Liège) précise le cade légal de toute arrestation. "En Belgique on a supprimé la criminalisation du vagabondage. On peut être vagabond, ce n’est pas en soi une infraction. Mettre des personnes en prison parce qu’elles seraient en état de vagabondage (parce qu’elles n’ont pas de pièce d’identité, par exemple) serait une violation de la liberté d’aller et venir. Le simple fait de ne pas avoir d’identité ou de refuser de la donner peut éventuellement donner lieu à une contravention. Mais on ne peut pas être privé de liberté pour cette raison. La loi sur les fonctions de police (loi du 5/8/1992) prévoit l’arrestation en cas d’absolue nécessité pour un certain délai, selon les motifs : 12heures pour une vérification d’identité ; 24 heures pour une arrestation administrative. Enfermer quelqu’un pendant plusieurs jours sur ce simple motif est une violation de la liberté constitutionnelle caractérisée. Pour toute personne, qu’elle soit belge ou étrangère... Et encore plus quand il s’agit d’une détention en centre fermé".

Me Marchant, elle, parle de dérive, et de pratiques dangereuses. "J’ai travaillé dix ans dans l’humanitaire, dans des pays où les droits de l’homme étaient sans cesse violés. Je n’aurais jamais cru voir ici des violations des droits de l’homme organisées par le gouvernement de mon pays ! C’est insoutenable d’enfermer dans des conditions pénitentiaires des gens qui n’ont rien fait ! Pour moi, c’est une détention arbitraire, donc une atteinte aux droits de l’homme. C’est clairement une dérive. Quand on peut enfermer les gens simplement parce qu’ils n’ont pas de papiers, ça fait peur".

Laurence Vanpaeschen

Paru dans le Journal du Mardi du 29-02-00


0 signatures à cette pétition

Forum de l'article

Date Nom et site Web Message