Evasion du 21 juillet 1998 : revue de presse

mardi 14 octobre 2003.
 

Le 21 juillet 1998, 25 détenus du centre fermé 127 bis s’évadent du centre fermé 127 bis, profitant d’un rassemblement de soutien à Semira Adamu.

Les évadés du centre 127 bis demeurent introuvables

Le débat sur l’accueil des réfugiés et la régularisation des sans-papiers relancé

Une véritable "chasse aux illégaux" s’est déclenchée après l’évasion de 31 d’entre eux du centre fermé 127 bis à Steenokkerzeel, mardi soir. Sept d’entre eux avaient été repris immédiatement. Pendant toute la journée de mercredi et jusqu’à la tombée de la nuit, plusieurs patrouilles de gendarmerie, la police de l’aéroport et la police militaire ont vainement sillonné les communes avoisinantes.

Les forces de l’ordre ont eu plus de succès par contre pour appréhender les manifestants qui avaient protesté avec des flambeaux devant le centre 127 bis. Dix-sept d’entre eux ont été mis à la disposition du Parquet et, mercredi en fin d’après-midi, le Parquet de Bruxelles a inculpé sept d’entre eux pour "bris de clôture" et "infraction à la loi sur les étrangers". Ils ont été remis en liberté.

Les manifestants sont accusés d’avoir cisaillé le double grillage qui entoure le centre où sont enfermés les demandeurs d’asile déboutés et les sans-papiers dans l’attente de leur rapatriement. On leur reproche également d’être entrés dans l’enceinte du centre puis d’avoir distribué des flambeaux aux pensionnaires pour leur permettre de s’évader.

La manifestation était organisée par le Collectif contre les expulsions. Celui-ci reconnaît que certains activistes ont cisaillé le grillage, mais nie avoir pénétré dans le centre. Ce sont les détenus, dit-il, qui ont brisé les vitres parce qu’ils étaient "tabassés par les molosses du centre". Mais, selon les gendarmes, les gardiens du 127 bis ont été agressés à la fois par les pensionnaires et par certains manifestants. Le Collectif contre les expulsions est dans la ligne de mire des forces de l’ordre. Depuis deux mois environ, ce groupe de base très actif multiplie les interventions directes pour empêcher par tous les moyens les expulsions. Ils tentent d’empêcher l’envol des avions où doivent embarquer les étrangers faisant l’objet d’une mesure de rapatriement en parlementant avec les passagers ou le pilote. Ils appellent au boycott de la Sabena à qui ils reprochent de fermer les yeux face aux embarquements parfois musclés de certains réfugiés déboutés.

Le centre 127 bis est fréquemment critiqué pour ses conditions de détention. Elles ont d’ailleurs été récemment dénoncées dans le rapport du Comité européen pour la prévention de la torture. Lors des incidents de mardi soir, seuls une femme et ses deux enfants n’ont pas quitté le centre. La Ligue des droits de l’homme dit comprendre la réaction des détenus, compte tenu de leurs conditions de séjour et s’inquiète de l’attitude répressive qu’adopte l’Etat à l’égard des citoyens qui manifestent leur soutien aux étrangers en danger d’expulsion.

Martine Vandemeulebroucke in Le Soir, 23 juillet 1998


Le Collectif contre les expulsions entend poursuivre ses actions

Sept manifestants inculpés pour aide à illégaux

Deux jours après l’l’évasion des demandeurs d’asile du centre fermé 127 bis, les forces de l’ordre n’avaient pas « récupéré » 24 des 31 fuyards. Quant aux 17 manifestants interpellés par le Parquet, après l’action de protestation qui a mis le feu aux poudres, tous ont été relâchés mercredi soir. Mais sept d’entre eux sont inculpés pour bris de clôture (le double grillage du centre 127 bis) et pour infraction à l’article 77 de la loi de 80 qui punit l’aide apportée aux illégaux.

Les préventions d’incendie volontaire et de coups et blessures sur les gardiens du centre n’ont donc pas été retenues contrairement à la première version des événements donnée par la gendarmerie. Le Parquet a retenu la version du Collectif contre les expulsions selon laquelle l’évasion’ n’avait rien de prémédité mais que la manifestation a dérapé.

Ce jeudi, trois membres du Collectif ont rappelé le cours des événements. Serge, Bart et Pascal ne se sont pas trop étendus sur leurs conditions de détention même si l’un d’eux portait des traces très visibles de coups au visage. Ils ont préféré parler de celles des détenus du centre 127 bis et de Semira Adamu, la Nigériane dont la mise en isolement est à l’origine de la manifestation. Semira est au secret. Elle ne peut plus avoir le moindre contact avec l’extérieur, explique Serge. Mais elle aussi devenue un symbole dans ce camp. Les membres du Collectif ont expliqué pourquoi il fallait selon eux poursuivre la lutte contre les centres fermés et les expulsions : les détenus nous disent qu’ils ont le sentiment d’être traités comme des sous-humains. Nous constatons les brimades, les humiliations de la part de certains membres du personnel. Essayez donc de parler à un demandeur d’asile débouté depuis le grillage ! Si on le fait, le Centre menace d’appeler immédiatement la gendarmerie.

Nous avons aussi de plus en plus de témoignages sur les violences qui accompagnent les expulsions, notamment dans les avions. Elles sont de la responsabilité du ministre de l’intérieur et de la Sabena.

Trois organisations (la Ligue des droits de l’homme, le Mrax, le Comité national d’action pour la paix et la démocratie) ont décidé de soutenir le Collectif. Elles font toutes le constat de l’extrême difficulté de dialoguer avec le ministre de l’Intérieur sur tout ce qui touche la politique d’asile. Mais aussi de la criminalisation croissante tant des demandeurs d’asile que de ceux qui les défendent.

Ecolo est le seul parti à avoir réagi officiellement. L’action de Steenokkerzeel, dit-il, doit être comprise comme un appel aux démocrates et promet de faire de la modification de la loi Vande Lanotte une priorité de la rentrée politique. Le Conseil des femmes francophones s’est lui aussi exprimé sur le cas de Semira et rappelle la demande du Sénat de reconnaître lé droit d’asile à ceux et celles qui fuient les discriminations sexuelles.

Le Collectif contre les expulsions a en tout cas rappelé qu’il continuerait à se battre pour la Nigériane qui refuse un mariage forcé avec un vieillard. Nous attendons un geste fort du ministre de l’intérieur, dit Serge.

II risque fort de se faire attendre. Au cabinet du ministre Tobback, on n’entend nullement régulariser son cas. Elle reste libre de partir où elle veut, sauf en Belgique.

MARTINE VANDEMEULEBROUCKE, Le Soir - 24 juillet 1998


Le témoignage de Semira sur les violences commises dans l’avion le 21 juillet : on a tenté de la rapatrier de force

Un Collectif sous haute surveillance policière

Semira Adamu est passée ce jeudi matin devant la chambre du conseil qui doit statuer sur la prolongation de sa détention au centre fermé 127 bis. La jeune Nigériane, qui fait toujours l’objet d’un ordre de quitter le territoire, nous a contactés par téléphone. Ses paroles reflètent une grande prudence.

Semira a failli être rapatriée le 21 juillet par un vol Sabena. On l’a fait asseoir de force dans l’avion. Je me suis débattue, j’ai crié, raconte-t-elle. On lui a alors pressé un coussin sur le visage qui m’étouffait presque. Des passagers sont intervenus pour prendre sa défense. Il y a presque eu une bagarre dans l’avion. A son retour, Semira a été placée en cellule d’isolement. Pas très longtemps, pendant 4 heures, précise-t-elle. Elle a été remplacée quatre autres femmes punies pour avoir tenté de s’évader. Les visites sont toujours interdites et je n’ai aucune information officielle. Je ne sais pas ce qui va m’arriver. Ni si une autre expulsion sera tentée.

Comment se passe son séjour au 127 bis depuis l’évasion ? Je préfère ne pas en parler. Cela pourrait avoir trop de conséquences... Semira admet cependant que l’atmosphère est bien plus lourde et les consignes très sévères à l’égard de l’ensemble des illégaux détenus dans le centre. Depuis l’évasion de mardi soir, Semira a été transférée dans une autre aile.

La réaction du commissaire général aux réfugiés qui affirme que son dossier a été refusé parce qu’il n’était pas crédible ? Que veut dire "pas crédible", répond-elle. Et pas crédible pour qui ? Moi, j’estime que je devrais pouvoir rester en Belgique même si ce n’est pas le pays que j’avais choisi en quittant le Togo.
Semira se dit également très impressionnée par la mobilisation qui s’est faite autour d’elle. L’avenir ? Je n’ai qu’un seul objectif : sortir d’ici et pouvoir refaire ma vie. Mais pas là-bas...

Le Collectif contre les expulsions, de son côté, a poursuivi mardi encore ses actions à l’aéroport de Zaventem. Les participants avaient pris la précaution d’amener avec eux le député ecolo Olivier Deleuze qui a dû intervenir pour empêcher l’embarquement des manifestants. Nous sommes surveillés en permanence par deux gendarmes de la BSR en civil, explique Serge Thiry, du Collectif. Ils nous empêchent maintenant physiquement d’approcher des passagers et de leur parler.

Motif : leur action - qui se déroule dans le hall de l’aéroport - constituerait un danger pour la sécurité du vol (!). Cette "explication" officielle ne fait cependant plus rire Serge Thiry qui se demande dans quel engrenage on les entraîne en les empêchant de faire des actions non violentes. La surveillance policière ne vise pas seulement les actions du collectif.

Plusieurs perquisitions ont eu lieu à Bruxelles et à Liège chez des personnes soupçonnées d’avoir hébergé les demandeurs d’asile évadés du 127 bis.

Le Collectif veut aussi mettre la pression sur la Sabena dont les avions servent à la plupart des rapatriements forcés vers l’Afrique. Une "pression" que le porte-parole de la Sabena, Eric Platteau, n’apprécie guère. Ce dernier avait d’ailleurs rencontré, il y a quelques mois, les responsables du Collectif pour préciser la position de la compagnie aérienne. Ce sont les autorités qui décident des rapatriements, pas nous. Nous sommes des transporteurs aériens et nous n’avons pas à juger des décisions du gouvernement. La Sabena, ajoute son porte-parole, est néanmoins très sensible au problème. Quand la personne expulsée est dans l’avion, le transport se fait dans le respect des droits de l’homme. Ce qui se fait avant ou après l’embarquement n’est pas de notre responsabilité.

Oui, mais des agents de la sécurité de la Sabena accompagnent régulièrement la personne qui doit être expulsée. Et Semira raconte avoir été maintenue de force sur son siège par huit personnes, dont deux appartenaient au service de la Sabena. Ce qui semble étonner Eric Platteau : Nous n’avons jamais eu de témoignages de cas de violence commis dans l’avion. C’est pourtant celle-ci qui a amené les passagers du vol Bruxelles-Lomé à réagir.

Martine Vandemeulebroucke in Le Soir, 31 juillet 1998


Cela "ne se fait pas", estiment les gendarmes.

Plaidoyer pour expulsés à Bruxelles-National : parler aux passagers des expulsions

Mais les militants ne respectent pas les usages.

Neuf heures, ce mardi, dans le hall des départs à Zaventem. Parmi la cohue des départs en vacances, un petit groupe du Collectif contre les expulsions vient repérer les comptoirs d’embarquement pour le vol vers Abidjan. Ils sont à peine arrivés que des gendarmes débarquent également. Chacun connaît chacun. Ce sont toujours les mêmes , constate l’un des membres du Collectif. Le gros barbu en civil, là, c’est "Super Pat", un type de la BSR. Le gendarme à moustaches, c’est celui qui m’a passé les menottes l’autre jour, ajoute Patrick, avec une pointe de ressentiment dans la voix. Mais on n’est pas là pour s’observer l’un l’autre. Les cinq membres du Collectif se dispersent.

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Horaires expulsions

Ils vont aborder les passagers qui font la file devant les comptoirs enregistrant les vols vers la Côte d’Ivoire et les informent qu’ils pourraient avoir à leurs côtés un passager qui n’a pas demandé à voyager vers cette destination.

Le Collectif a ainsi entamé la discussion avec un groupe d’une dizaine de jeunes Flamands qui écoutent avec attention. Comment exprimer qu’on n’est pas d’accord avec une expulsion forcée ? Il suffit de refuser de s’asseoir, de le dire à l’équipage... Les jeunes Flamands promettent de le faire. Un peu plus tard, une voyageuse africaine est abordée également. Au fure et à mesure que Kathelina lui explique la démarche du Collectif, on voit son visage s’éclairer d’un grand sourire...

On ne connaît pas toujours les résultats de nos contacts. Les voyageurs ne nous appellent pas à leur arrivée. Quand on est informé d’un cas précis de rapatriement, on tente après de savoir si la personne est revenue au 127 bis , explique un membre du Collectif.

LES PILOTES TEMOIGNENT

Aujourd’hui, c’est une action de routine, résume Kathelina, rentrée de vacances, et qui reprend donc du service pour le Collectif. Routine ? Pas vraiment, car, depuis l’action du 21 juillet au 127 bis, les membres du Collectif se font systématiquement arrêter dès qu’ils abordent les passagers. Mais, ce mardi, leur avocat, Georges-Henri Beauthier, qui est aussi président de la Ligue des droits de l’homme, les accompagne. Et puis il y a surtout la présence de journalistes et des caméras de la VRT, qui semble visiblement dissuader toute intervention policière.

Les gendarmes, en uniforme et en civil, sont d’ailleurs plus nombreux que les membres du Collectif. A leurs côtés - et sous leur surveillance -, un cameraman et un preneur de son de Canal+ venus filmer la vie d’un grand aéroport. La lutte contre les expulsions apparaîtra-t-elle comme une des particularités de Bruxelles-National ?

Comme d’habitude, oserait-on dire, une petite visite aux pilotes s’impose. Serge, inculpé dans l’affaire du 127 bis et déjà arrêté lors d’une action du collectif à Zaventem, préfère se rendre au dispatching avec son avocat. En chemin, des pilotes les interpellent pour dire leur écœurement face aux expulsions, dont ils sont les témoins privilégiés.

Tous les passagers ont embarqué, le Collectif s’apprête à partir. Dernières discussions avec les gendarmes. On se tutoie comme entre vieilles connaissances. On appelle Serge par son prénom. Les arrestations menottes au poing, cela crée des liens... C’est vrai que Tobback exagère, soupire l’un d’eux. Il est trop catégorique...

Pendant que Serge se soumet à un nouvel interrogatoire sur les circonstances de l’évasion au 127 bis, "Super Pat" et Patrick, du Collectif, parlent des grades à la gendarmerie. Une conversation à l’air bon enfant... mais certaines petites phrases font mouche. Notamment quand le gendarme de la BSR dit à Patrick, sur un ton innocent, que son père travaille à tel endroit et que, l’autre jour, il est passé devant son domicile dans telle commune. L’avertissement est des plus limpides...

- Mais pourquoi nous arrêtez-vous ? , demandent les membres du Collectif à "Super Pat". On ne fait que parler à des passagers. Ce n’est pas un délit.

- Vous incitez les passagers à se lever, cela constitue un danger pour le vol, leur répond-on.

- On ne les incite pas. On leur dit qu’un avion ne décolle pas tant que tous les passagers ne sont pas assis.

- C’est une question d’interprétation de la loi.

- C’est de l’intimidation. Vous n’avez pas à venir écouter une conversation privée.

- Dans un aéroport, c’est mon rôle.

On se sépare sur une poignée de main. Le Collectif répète qu’il continuera ses actions. "Super Pat" qu’il sera toujours là. Mais - promis -, on ne va plus trop "les embêter".

Martine Vandemeulebroucke in Le Soir, 5 août 1998


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