Interview de Claude Semal

novembre 1998.
 

- Vous avez signé "l’acte d’hébergement et de soutien aux réfugiés" suite à l’évasion du 21 juillet. Quelle était votre motivation ?
J’ai trouvé que l’action du collectif en soutien aux sans-papier était assez exemplaire. Elle n mis en lumière quelque chose qui n’était pas évident au départ, c’est que considérer les demandeurs d’asile comme des criminels en puissance amène à traiter les gens, non plus comme des êtres humains, mais comme des animaux, des sous-hommes qu’on peut enfermer, parquer et transporter comme du bétail sans qu’ils aient commis aucun crime, uniquement avec le prétexte qu’ils ne sont pas nés dans le même pays que nous.

Je trouve que l’action du collectif en cette matière, à la fois radicale et pacifique, et le mouvement d’opinion qui s’est cristallisé autour, montre de façon exemplaire ce que veut dire "être humain", "démocrate" et "progressiste" aujourd’hui en Europe.

- Vous considérez donc qu’il est normal d’enfreindre une loi allant n l’encontre de convictions profondes. Concrètement, en signant un texte déclarant que vous êtes prêt à héberger une personne sans-papier, vous allez à l’encontre de la loi. C’est de la désobéissance civile...
II s’agit dans ce cas d’un conflit entre la morale et la légalité. Si une loi est injuste en fonction d’une éthique, de valeurs humaines et de droits de l’homme qui sont à la base de notre civilisation, on a non seulement le droit mais également le devoir d’aller à son encontre. Mais dans la façon de se mettre hors-la-loi, il est indispensable de faire preuve de suffisamment d’intelligence et de sens tactique pour, en permanence, ne pas se retrouver isolé par rapport à l’appareil d’Etat et à ses forces de répression. II est important de réfléchir en termes de rapports de forces et non pas en termes d’exemplarité morale.

Pour prendre un exemple : il y a quelques années, des gens ont fait plusieurs années de prison pour obtenir le statut d’objection de conscience car le fait de refuser le service militaire signifiait de se placer hors-la-loi. On peut considérer pour ces gens que ce statut d’exemplarité, de "martyr" en quelque sorte, a pu faire avancer les choses. En ce qui concerne la lutte du collectif, on est dans un contexte différent et il n’est pas question de rechercher des martyrs. D’autant plus que les gens qui sont en première ligne ne sont pas directement des membres du collectif mais des sans-papier. C’est à eux qu’il faut penser en premier lieu dans ce conflit entre l’Etat et ceux qui veulent modifier la loi. Un rapport de forces est à construire qui permette socialement de mettre en accord cette loi avec la morale.

- Vous évoquiez que cette lutte concernant les sans-papier ne les place pas directement dans l’action entre le collectif et le gouvernement. A ce propos, des occupations d’églises se mettent en place à différents endroits. Que pensez-vous de cette organisation des sans-papier eux-mêmes ?
C’est un aspect important de ce travail, on l’a vu en France. Ce qui m’a le plus frappé par rapport à l’occupation de Liège commencée le 22 octobre, c’est un problème annexe : l’importance que peut avoir aujourd’hui une stratégie par rapport aux médius et l’importance grandissante qu’a ou que peut avoir le contrôle de ceux-ci. Le même jour, cette information fait la une du journal "le Matin " avec une grande photo et 16 lignes en page 22 dans "le Soir". Je trouve d’ailleurs que le Matin est en train de s’affirmer comme un journal en phase avec le mouvement social et avec ceux qui résistent alors que d’autres sont branchés en ligne directe sur la sûreté de l’Etat, la police ou le Ministère de l’Intérieur. Ça veut dire qu’il y a réellement un enjeu en termes d’information et qu’il faut s’appuyer sur les médias sensibles au mouvement social.

II faut savoir aussi que, dans un certain nombre de cas, on subit le boycott de certains grands médias. II est donc important de faire circuler l’information de manière alternative. Au niveau des méthodes d’action utilisées et des répercussions médiatiques, il est nécessaire de s’interroger sur l’impact provoqué sur la société et sur la mobilisation de la population. Cela fait-il avancer les choses dans le bon sens ou est-ce utilisé, manipulé par le pouvoir pour finalement arriver à un résultat parfois complètement inverse à celui qui animait les auteurs d’une action ?

Avoir le sens du rapport de force, ça veut dire être lucide par rapport aux conséquences de ses actes. En ce sens, pour revenir à la question, les occupations d’églises posent des actes courageux et importants. II est nécessaire également que les gens qui soutiennent le mouvement des sans-papier sachent que ces gens qui se placent en première ligne sont donc fragilisés et susceptibles d’être renvoyés plus facilement que les autres.

- Concernant les régularisations, il y a un débat par rapport aux critères : cinq ans de présence en Belgique ou pas. Pensez-vous qu’il faut fixer des critères objectifs de durée de séjour ?
C’est un débat de fond par rapport auquel j’ai évolué. La démocratie aujourd’hui s’organise dans un espace géographique et politique précis, elle ne se vit pas à l’échelle de la planète. La citoyenneté se développe au sein de cet espace et il est légitime que l’accès à celle-ci soit régulé en fonction de critères. Mais il me semble légitime aussi que ceux-ci soient en permanence remis en cause.

Je suis pour une société multiculturelle et ouverte où on admette que la démocratie ne se construira pas en Europe dans une espèce de forteresse alors qu’on rejette à la mer les damnés de la terre qui souhaitent vivre et travailler ici avec nous. II est nécessaire de laisser une certaine liberté aux flux migratoires qui de toute façon s’opéreront. Une société multiculturelle est possible et pour ma part souhaitable, mois ça demande socialement du temps et de l’énergie. Apprendre à vivre ensemble en ayant au départ des cultures et des normes différentes n’est pas simple et demande un temps d’assimilation.

Donc pour moi les critères, c’est donner à la société et aux gens le temps d’apprendre à vivre ensemble et de s’assimiler, de se féconder mutuellement. Si on ne prend pas ce temps-là, on laisse la place à des mouvements xénophobes et identitaires du type du Vlaams Blok. Je ne suis pas favorable pour ma part à une société de type américain où les différentes ethnies cohabitent dans des ghettos sans échanges réels. Je désire une véritable société multi-culturelle avec des échanges constructifs et enrichissants. Maintenant, on voit les problèmes que posent humainement des critères et le refus d’une personne. II est pratiquement impossible de la refuser humainement.

- D’autre part, il est assez absurde en soi de dire qu’on régularise après cinq ans car ces personnes étaient auparavant là depuis quatre ans, trois ans, etc. Elles sont passées par tous les stades et auraient pu être expulsées. Cela revient à dire : "s’ils restent dans la clandestinité pendant cinq ans, c’est bon".
Je n’ai pas d’avis clair sur la question si ce n’est que toute personne qui vient ici doit être considérée comme un être humain avec tous les droits des êtres humains et pas comme du bétail ou des criminels à rejeter. Par ailleurs, des gens refusent les frontières et disent que la terre est à tout le monde. Je suis d’accord avec cela. Mais c’est presque un débat d’ethnologue. Toutes les sociétés se sont construites sur le partage d’un certain nombre d’interdits et sur le rejet de l’autre renforçant l’identité du groupe. C’est un vieux mécanisme archaïque qui est lié à notre "animalité". Je ne dis pas que c’est positif mais ce mécanisme demande une lutte qui prend du temps et nécessite de l’énergie.

II faut parvenir à ce que l’ immigration en Europe soit vécue comme une chance et comme un fait positif. Une chance de pouvoir voyager en restant sur place, de rencontrer d’autres cultures, de connaître d’autres personnes, d’autres vécus. II est bon de prendre cela comme un accroissement de la culture universelle dont nous pouvons chacun être porteur, et non pas comme une menace ou un conflit territorial.

- A ce niveau, il nous est toujours rétorqué qu’en cas d’assouplissement de la politique, on subirait une invasion d’étrangers avides des richesses de l’Europe ou de la Belgique. C’est l’argument "on ne peut pas accueillir toute la misère du monde" qui est un slogan destiné à couper tout dialogue et tout débat. Comment vous positionnez-vous par rapport à ça ?
Avec une certaine ironie, je m’étonne que les gens puissent à la fois se plaindre tellement du pays dans lequel ils vivent et de son fonctionnement et penser que dans le monde entier, la seule chose que les gens puissent rêver est de quitter leur famille et leurs amis, quitter leur pays, où il y a parfois la misère mais où il y a aussi du soleil et un certain sens social pour venir ici. Je suis persuadé qu’il y a une espèce de pesanteur et d’inertie qui fait que les gens qui émigrent sont souvent les plus dynamiques, les plus actifs et qu’il y a toujours, dans l’exil, une forme de déchirement.

L’idée d’une "invasion barbare" qui viendrait battre à nos portes est effectivement de l’ordre du fantasme. Je crois aussi que dans un siècle ou deux, les Européens d’origine africaine seront sans doute deux, trois ou quatre fois plus nombreux que ce qu’ils sont aujourd’hui ; qu’il y a effectivement un flux migratoire important qui va se passer entre l’Afrique et l’Europe, simplement pour des raisons de standing, de niveau de vie... et alors ?

Ceux qui sont aujourd’hui belges viennent du Caucase, d’Italie, d’Espagne. La Belgique est un des pays qui a été le plus colonisé nu monde. Certainement que dans un siècle ou deux, il y aura en Belgique plus de petits Mohamed qu’aujourd’hui. Et alors ?

J’ai l’impression que c’est une espèce de rééquilibrage naturel qui va s’opérer en terme de population au niveau mondial. Après tout, c’est un juste retour des choses que des territoires et des pays qui ont été colonisés par les Européens, à qui on a dit que le Congo, c’était la Belgique et l’Algérie, la France se vengent de l’histoire et le deviennent réellement, mais pas dans le sens où les initiateurs du colonialisme l’avaient pensé...

Un commentaire par rapport aux mesures prises par le gouvernement une semaine après la mort de Semira ? II y avait tout un mouvement qui était là, très fort, avec des sondages en faveur de la régularisation. On assiste, en réaction, à une régression de la part du gouvernement pour pas mal de choses.
J’ai le sentiment que c’est un combat, qu’on entre dans une phase de résistance qui a peut-être toujours existé mais qui est plus sensible aujourd’hui car on se trouve dans une période de recomposition du champ politique et social. Les enjeux se déplacent. De nouvelles forces politiques sont émergentes, je pense notamment à tout le courant des verts et des écolos.

D’autres forces politiques sont complètement déliquescentes. Le courant social-démocrate s’était construit autour de la défense et de la "représentation" d’une classe ouvrière qui est en train de disparaître. D’autre part, il y a cette faillite morale de la social-démocratie qui fait que des partis qui sont liés au pouvoir depuis des dizaines d’années ont inventé ce que j’appellerais le "CommunalSocialisme". La référence au national-socialisme est bien là. Ces partis développent un populisme clientéliste qui tourne complètement le dos à ce qu’étaient les fondements humanistes et internationalistes du socialisme. Lorsqu’on voit des partis socialistes financés par des marchands d’armes (Agusta-Dassault) ; des structures mafieuses installées à l’intérieur même des cabinets socialistes ; un ministre socialiste wallon lié personnellement avec le milieu de la prostitution, il y a des questions à se poser sur la santé éthique et morale d’un parti censé incarner la gauche et le progressisme. Heureusement, il y a dans ces partis des personnes moralement et politiquement correctes. II y a là un espace politique à reconstruire.

J’ai parlé de résistance parce qu’on assiste à une remise en cause fondamentale des anciens Etats européens, de la façon dont l’économie et la société étaient organisées avant. Le pouvoir des Etats nationaux est en train de se dissoudre, à la fois parce qu’on donne plus de pouvoir aux régions et plus de pouvoir à ce super-Etat que va devenir l’Europe. Les Etats nationaux ont de moins en moins de pouvoir aux niveaux des capitaux et de la finance qui, eux, ne connaissent aucune frontière. Les seules structures de pouvoir qui sont organisées à l’échelle de cette mondialisation sont d’une part, les multinationales, qui ont un pouvoir terrible et, d’autre part, le crime organisé. Des réseaux criminels ont une force de frappe économique et militaire ; ils n’hésitent pas à tuer et à intimider pour asseoir leur pouvoir. Ceux-ci ont, dans une certaine mesure, déjà instrumentalisé un certain nombre d’appareils d’Etat pour arriver à leurs fins.

Face à cela, des citoyens se réveillent.
C’est une citoyenneté qui se cherche, qui cherche à refonder la démocratie, à réinventer des valeurs, une façon de vivre ensemble, une nouvelle forme d’internationalisme,... C’est quelque chose qui va prendre des dizaines d’années. Nous sommes, dans un premier temps, dans une phase de résistance, car les outils historiques qui étaient les nôtres pour combattre, que ce soient les syndicats ou les partis politiques, ont montré leurs limites et leur insuffisance pour répondre aux enjeux qui sont les nôtres aujourd’hui.

En ce sens, un groupe d’activistes comme le Collectif contre les expulsions fait avancer les choses car il rappelle cette célèbre formule : "II suffit parfois d’un moustique dans une chambre pour empêcher le dormeur de dormir".
Des moustiques comme celui-là, il en faudrait quelques autres...


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