La migration, cette réalité autonome ...

vendredi 22 septembre 2000.
 

Le discours politico-médiatique a largement répandu l’image d’une immigration en tant que mouvement unilatéral partant du sud pour s’installer au nord, en résumé : une invasion. Ce simplisme, même s’il fait sourire (ou exaspère) beaucoup de monde, est cependant bien ancré dans les mentalités. Qu’y répondre en effet ?

La migration, fait vieux comme le monde, a connu un fort développement ces dernières décennies. La mondialisation des échanges d’hommes, de biens et de capitaux a eu pour effet l’accélération de la mobilité et l’élargissement du nombre de catégories et de pays concernés par la migration. La multiplication des réseaux économiques, médiatiques et culturels a développé de son côté l’envie du monde occidental et des imaginaires migratoires dans des régions jusque là peu concernées.

On estime que le fait migratoire concerne actuellement plus de 120 millions de personnes à travers le monde (1/46ème de la population mondiale). Ceux-ci se répartiraient plus ou moins équitablement entre les travailleurs légaux, les réfugiés, les clandestins et les bénéficiaires du regroupement familial. Les régions les plus concernées seraient avant tout le proche et le moyen orient, les anciennes républiques soviétiques et l’Asie(1).

Mais au-delà des chiffres, ce sont les logiques et les formes migratoires qui ont évoluées. Ainsi en est-il des nouveaux réfugiés, menacés non plus directement par leur Etat d’origine mais par la société civile, où les indices de persécution sont plus difficiles à établir (citons les cas du Sierra Leone, de la Colombie, de la Slovaquie...). On peut aussi distinguer les migrations "pendulaires", définies par un vaste mouvement de travailleurs travaillant pour une période limitée dans un pays pour retourner par la suite dans leur pays d’origine, répétant l’opération chaque fois que le besoin s’en fait sentir (Europe de l’Est, Mexique,...). De même assiste-t-on à la construction de communautés transnationales, basées simultanément dans deux voire plusieurs pays, jouant du marché et se jouant des frontières ( Otavalos d’Equateur, Mixtèques du Mexique...).

Au sortir de la guerre, en 1948, fut inscrit dans l’article 13 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme : "toute personne a le droit de choisir sa résidence et de circuler librement à l’intérieur d’un Etat ... Toute personne a le droit de quitter tout pays y compris le sien et de revenir dans son pays". Cet article sera régulièrement confirmé dans d’autres textes de loi.

Mais si les Etats du monde accordèrent aux hommes le droit de les quitter, ils omirent cependant de leur accorder le droit symétrique, à savoir le droit d’immigrer et de s’installer dans un autre pays. De cet "oubli" découle l’existence d’une migration clandestine. Celle-ci n’est que la continuation de la migration par d’autres canaux : les migrants n’ayant pu entrer par le biais des voies légales (asile politique, regroupement familial...) de plus en plus restreintes, "se retrouvent dans le canal des introductions souterraines ou informelles". Les clandestins sont donc avant tout des migrants comme les autres dont il convient, nous rappelle Moulier-Boutang, "de ne pas surévaluer l’importance de la spécificité alors que
le marquage institutionnel dont ils sont l’objet tend à en faire une catégorie en soi"(2).

La persistance de cette immigration clandestine et la mobilité croissante des migrants suggèrent une certaine autonomie des flux migratoires face aux politiques dissuasives de contrôle des frontières. Plutôt que de poursuivre dans cette voie, ne conviendrait-il pas au contraire d’admettre la réalité d’une circulation permanente des populations ?

(1) WHITOL DE WENDEN, C., Faut-il ouvrir les frontières ?,1999.
(2) MOULIER-BOUTANG, Y., "Dynamiques des migrations internationales et économie souterraine", in Espaces et travail clandestin, 1991.

La fermeture des frontières en procès

L’Europe est la seule région au monde qui pratique une politique d’immigration zéro (à l’exception peut-être de la Corée du Nord ?). Si cette décision fut prise aux alentours de 1973-74, c’est paradoxalement le lancement de la construction d’un espace européen de libre circulation en 1985-86, sur le modèle des accords de Schengen, qui donna l’impulsion à la mise en place d’un vaste dispositif administratif et policier de fermeture des frontières. Poursuivant dans le paradoxe, ce qui devait être une fermeture a débouché à la fois sur une extension et un éclatement des frontières européennes. La clé de la politique d’immigration européenne réside dans le système de visa. Il conditionne l’entrée dans le territoire européen pour plus d’une centaine de pays. C’est par ce biais que les pays européens parviennent à contenir la majorité des candidats à l’immigration. De plus, les accords d’aide au développement et certains accords commerciaux sont régulièrement utilisés par les européens pour imposer aux pays d’émigration une politique plus ferme de contrôle au départ (c’est le cas pour la Tchéquie et la Pologne, les Etats-Unis faisant de même avec le Mexique). Il s’agit d’un véritable contrôle à distance, les Etats européens ayant réussi à se constituer une sorte de bouclier tout autour de leur
territoire, son autorité et ses frontières s’étendant (à nouveau ?) jusqu’au cœur des autres continents.

Le système de contrôle à distance est complété par l’élargissement des possibilités d’expulsion et de détention des migrants, la signature d’accords de réadmission avec les pays d’émigration, la militarisation des frontières, le renforcement des sanctions contre les passeurs, la transformation des transporteurs en auxiliaires de police, les difficultés accrues du regroupement familial et de l’asile politique...
Dorénavant, les contrôles ne s’effectuent plus seulement aux frontières des Etats mais partout et à tout moment, ce qui pourrait être symbolisé par les contrôles d’identité effectués en permanence dans la rue.

Quel est le bilan de cette politique ? Si elle impose aux migrants un véritable parcours du combattants, elle ne parvient évidemment pas à enrayer l’immigration, cet objectif étant par définition irréalisable. Par contre, ces mesures, outre leur coût démentiel, se révèlent sélectives, alimentent les filières de passeurs et bafouent allègrement les droits humains :

Le système de visa et la surveillance des frontières instaurent une discrimination entre les plus riches et les autres. Nous pourrions ajouter aux premiers certains pistonnés. Il instaure aussi une sélection "darwiniste" entre les plus forts, qui parviennent à survivre aux épreuves de la migration et qui feront des travailleurs solides et les autres, tant pis pour eux !

Mais surtout, ces systèmes installent une nouvelle fois le règne de la corruption à tous les échelons, tant en Europe que dans les pays d’origines. Les premiers à payer sont une nouvelle fois les migrants.
Les "trafiquants d’êtres humains" sont à la mode, le nouveau grand fléau. Il s’agit d’un business représentant environ 7 milliards de dollars dans le monde. Au delà des discours médiatiques, on oublie un peu vite que le métier de passeur est inséparable des frontières. Lorsque celles-ci sont fermées et surveillées comme aujourd’hui, les migrants n’ont pas d’autres choix que de payer les services de passeurs. Ceux-ci s’adaptent à la situation : plus la surveillance est grande, plus ils nécessitent de moyens sophistiqués ; plus il est criminalisé, plus il est repris par des organisations "criminelles", plus il y a de risques, plus les prix sont élevés. Les migrants ne sont pas victimes des "trafiquants d’êtres humains" mais avant tout de la fermeture des frontières, qu’il suffirait d’ouvrir pour casser ce business. Si les services de sécurité et les politiques refusent cela, ne sont-ils pas complices ?

Le coût humain de la fermeture des frontières pourrait se résumer dans un chiffre : plus de deux milles migrants décédés depuis 1993, la plupart aux frontières(3). Mais il y a aussi ceux qui ont succombé aux expulsions, comme Semira ; ceux morts faute de soins, comme ce Nigérian à Liège en 1998 ; ceux morts en détention, comme ce vieux Tunisien à Marseille... Les centres fermés sont les univers clos où la domination de l’humain par le Blanc est mise en pratique légalement. La machine à expulser génère son lot de violences et de peurs au rythme des banalités quotidiennes...

Certaines "bavures" sont certes parfois dénoncées, comme pour mieux asseoir le système d’impunité. Les violences, le racisme, les violations des droits de l’homme sont inhérentes à la politique de fermeture des frontières.

(3)La liste des morts aux frontières européennes est disponible sur http://www.united.non-profit.nl/pages/List.htm

Les opposants au "marcher libre"

L’évolution de la construction d’un espace européen de libre circulation vers la mise en place d’un dispositif surdéveloppé de contrôle des frontières a révélé différentes logiques parallèles, parfois antagonistes et parfois complémentaires, qui convergent toutes vers un même but : contrôler les déplacements des personnes. Bien que se déplaçant dans un même cadre, nous distinguerons les logiques d’Etat et sécuritaire.

Strier l’espace, contrôler les mouvements des personnes sur son territoire - qui entre et qui sort - discriminer les "étrangers" de ses sujets sont quelques fonctions inhérentes à l’organisation étatique dans sa conception classique mais toujours actuelle. Nous en sommes arrivés depuis longtemps à un droit "naturel" des Etats à contrôler les déplacements des personnes rendu plus légitime que la liberté des gens d’aller et venir sans passeport. Cependant, face à l’internationalisation des migrations, conjuguée entre autres aux effets de la mondialisation, l’édifice étatique est ébranlé, à la recherche constante de nouveaux dispositifs de contrôles et tend à palier une réelle impuissance par une démonstration de force (quelqu’en soit le prix) ; la marge de manœuvre de l’Etat s’amoindrit, le jeu consistant dès lors, sous le regard de l’opinion publique, à faire croire qu’il est totalement souverain.

Une autre logique contraire est impulsée par les professionnels de la sécurité intérieure, dont les recherches de Didier Bigo ont permis de mettre en lumière l’influence dans le processus de criminalisation de l’immigration en Europe(4). Ces orphelins de la guerre froide ont trouvé dans la libre circulation des personnes un nouveau champ de bataille : ils développèrent l’idée d’un "déficit de sécurité" que le déplacement non contrôlé des hommes ferait peser sur l’Europe, ouvrant la voie au terrorisme, aux trafics en tous genres et surtout à une immigration incontrôlable. Maîtres de l’information dans leur domaine, ils ont, tant par l’acte du discours que par la mise en place de dispositifs sur le terrain, donné corps à l’immigration/circulation comme menace pour les sécurités nationales et européennes. Ils rencontrent des
relais sans pareille chez les politiques effrayés à l’idée de perdre la moindre parcelle de pouvoir supplémentaire. En vain puisqu’ils furent dépassés par une autonomisation des corps policiers qui ont repris à leur compte la fonction étatique de contrôle du territoire et des populations. Ils y appliquent leurs méthodes empiriques et techniques avec pour conséquence la déshumanisation dans le traitement des questions migratoires(5).

Une troisième logique nécessite de considérer à la fois la condition de travailleurs des migrants, trop souvent confinés au rôle de réfugiés, ainsi que le lien entre les logiques de marché et les migrations.
La présence de clandestins a de tous temps été soit stigmatisée, soit victimisée. Pour les uns, elle pèserait sur la sécurité sociale et/ou enlèverait leur emploi aux nationaux et immigrés légaux ; pour les autres, leur venue "chez nous" ne peut que les mener à l’exploitation par un patron véreux les soumettant à des conditions de travail "inhumaines". En général, ces considérations convergent à considérer que ces migrants feraient bien mieux de rester chez eux, la solution consistant à améliorer l’aide aux pays d’origines. Accrochés à la défense de quelques droits humains forts élémentaires, de nombreux humanistes, même de gauche, réfutent l’hypothèse de la libre circulation sous prétexte qu’elle ferait le jeu
de l’ultra libéralisme.

Un aperçu rapide de la situation semble leur donner raison : des secteurs entiers des économies des pays riches reposent sur le travail des immigrés, souvent clandestins, ainsi que le reconnaissait Alan Greenspan, directeur de la Réserve Fédérale des Etats-Unis. Emmanuel Terray parle lui d’une "délocalisation sur place" de la main d’oeuvre, dont l’exploitation reposerait sur la vulnérabilité juridique des travailleurs clandestins et sur une tolérance de fait des instances étatiques vis à vis des employeurs(6).

Sortant de l’impasse d’un capitalisme intouchable et organisateur du tout (entre autres des migrations), Moulier-Boutang renverse ce postulat en éclairant le conflit perpétuel entre la libre mobilité des personnes et la logique du capital(7). Il s’agit d’abord de rappeler que la libre circulation des hommes ne fait pas en tant que telle partie du projet néolibéral, celui-ci la soumettant toujours à celles du capital et des biens, déniant aux migrations toute possibilité d’autonomie.

Il démontre que l’histoire (et la clé) du "système-monde" capitaliste est avant tout celle d’une circulation des populations humaines (force de travail) que les employeurs et les instances juridiques vont par tous les moyens s’efforcer de fixer. La logique centrale du contrôle de la mobilité du "travail dépendant", esclaves d’hier et sans-papiers d’aujourd’hui, est toujours à l’œuvre. Nous pouvons, à partir de cette perspective, dégager trois constats :

- Le marché du travail est un espace segmenté et hiérarchisé dans lequel les clandestins se situent au bas de l’échelle et n’entrent pas en compétition avec les autres catégories. C’est au contraire l’existence de cette catégorie de travailleurs flexibles à souhait et/ou s’occupant des tâches les plus ingrates qui permet le maintien d’un salariat "libre". Dans une perspective à court terme, celui-ci se retrouve plutôt intéressé à la persistance de cette situation.

- C’est parce qu’il n’a pas de papiers ou pas de permis de travail que le migrant peut être exploité. Les gestionnaires du pouvoir, les Etats, en appliquant cette politique de non droit, créent les conditions de l’exploitation, se rendent complice des employeurs qu’ils dénoncent par ailleurs. Si le but est vraiment d’en finir avec le travail clandestin, la solution réside alors dans l’octroi du droit au séjour et au travail qui permettrait entre autres aux sans papiers de dénoncer les employeurs sans se retrouver menottés dans l’avion le lendemain.

- La mobilité est l’expression permanente d’un véritable travail de sape des dispositifs multiples de contrôle et de fixations. La résistance (fuite, occupations de terres, rebellions ...) est première et génératrice des changements que le capitalisme va s’efforcer de capturer ; les migrations sont l’une des multiples formes de cette résistance à la misère.

(4) BIGO, D., L’Europe des polices et de la sécurité intérieure, 1992.
(5) L’attitude de la Gendarmerie et de l’Office des Etrangers constituent à cet égard des cas d’école.
(6) BALIBAR, E. et alii, Sans papiers : l’archaïsme fatal, 1999.
(7) MOULIER-BOUTANG, Y., De l’esclavage au salariat, 1998.

Aller et venir en perspective

Les défenseurs de l’immigration sont depuis trop longtemps confinés dans une posture gestionnaire dont le discours est calqué sur les postulats du pouvoir. Ils se condamnent de la sorte à une position d’impuissance : dénonciation des dysfonctionnements d’un système intrinsèquement inique ; invocation de fausses solutions aux migrations, principalement celle du co-développement ; soutien des régularisations à critères...

Ne pourrait-on considérer, avec Bernard Aspe, que "Prolonger dans la situation contemporaine le point de vue de la liberté comme histoire des fuites et des ruptures qui ont caractérisé l’évolution du système monde, c’est considérer l’existence d’une mobilité internationale, d’une circulation incessante, quoique toujours bridée, des migrants internationaux."(8).

La solution résiderait dès lors dans la rupture avec ces positions passéistes de recherche de fausses solutions à un non-problème. Les pistes à explorer se situent plutôt dans une série de mesures concrètes visant à en finir avec le travail clandestin, le "trafic" des migrants, les atteintes aux droits de l’homme... Casser ces logiques d’exploitation à la base devrait conduire à octroyer la carte de séjour à tout migrant, à supprimer les discriminations entre nationaux et étrangers, à procéder à des campagnes de régularisation fréquentes (pourquoi pas tous les ans), à écarter tout corps de sécurité des questions d’immigration, ces quelques propositions devant être complétées par l’arrêt immédiat des expulsions et de la détention des sans papiers, préalables à tout dialogue.

Sortir des logiques gestionnaires, cela revient aussi à défendre dans la pratique les libertés de circulation et d’installation - c’est à dire aussi en s’opposant aux logiques d’Etat, sécuritaire et capitaliste -, celles-ci n’étant concevables qu’avec l’éradication des statuts d’exception qui instituent les plus précaires.

(8) ASPE, B., Une histoire mouvement, in Alice, hiver 2000.
ccle - 22 septembre 2000


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