Le corps de Semira Adamu sera rapatrié

Le dernier hommage à celle qui aimait chanter

Mais des milliers de Belges ont tenu, auparavant, à exprimer chagrin et révolte.
lundi 28 septembre 1998.
 

Eux, ce n’est pas nous. C’est le message qu’ont voulu donner plus de cinq mille personnes en participant samedi à une cérémonie d’hommage pluraliste à la mémoire de Semira Adamu.

"Eux", ce sont les gendarmes parqués à une distance prudente de la cathédrale Saint-Michel et qui ont essuyé les regards furieux et les commentaires méprisants des passants.

"Eux", ce sont les pouvoirs publics, la classe politique qui était "persona non grata" aux funérailles. Certains parlementaires ont d’ailleurs été pratiquement éjectés de l’église.

"Eux", c’était aussi le Roi et son aide de camp. A trois reprises, le Palais a insisté pour pouvoir faire un "geste" fort à l’occasion de la cérémonie. Le Collectif contre les expulsions a fait comprendre que le représentant du Roi aurait sans doute à affronter des huées.

Pour la même raison qui explique le rejet des hommes politiques : chacun savait. Il fallait agir avant. Le Palais s’est donc limité à envoyer une couronne au nom d’Albert et de Paola. Sur le cercueil de Semira, quelqu’un avait déposé une banderole aux couleurs nationales avec ces mots : "De la part de la population belge".

DES PLACES POUR LES ABSENTS

La cérémonie a été organisée par une cinquantaine d’associations. Avec des consignes strictes : pas de calicot, pas de manifestation, pas d’autres prises de paroles que les représentants des différentes religions (Semira était une musulmane convertie au protestantisme), de la laïcité et du Collectif contre les expulsions. Trois rangées de sièges avaient été laissées libres pour ceux qui ne pouvaient venir : les amis de Semira expulsés, détenus dans des prisons ou faisant la grève de la faim dans le centre fermé de Bruges.

C’était une cérémonie forte, émouvante, plurielle où les djembes africains s’enchaînaient aux orgues et à l’harmonica de Toots Thielemans interprétant "Ne me quitte pas", de Jacques Brel. Où les chants et poèmes en lingala font naître des sanglots dans le public. Une cérémonie digne aussi où chacun est venu présenter un visage, une histoire de Semira. Celle d’une femme morte, parce que femme voulant échapper à l’enfer de la polygamie , comme le rappelait la représentante des organisations laïques musulmanes. Celle d’une demandeuse d’asile, qui, comme le soulignait sa "marraine" Lise Thiry, s’est retrouvée d’emblée plongée dans un climat de méfiance et d’hostilité. Celle d’une femme en profonde détresse mais qui chantait lorsqu’elle est montée dans l’avion.

UNE REBELLE DE VINGT ANS

Mais Semira, c’est aussi une histoire d’amitié entre jeunes. Entre une Nigériane de 20 ans qui aimait chanter, les livres et la liberté et les jeunes du Collectif contre les expulsions qui veillaient sur elle et l’admiraient. Ce samedi, ceux que la gendarmerie qualifiait, au lendemain de l’évasion du 127 bis, de "commando terroriste", se tenaient prostrés, effondrés, n’ayant plus que leurs larmes à opposer aux lois inhumaines et aux pratiques meurtrières évoquées par Caroline, du collectif.

Semira était toujours prête à réconforter les autres et à leur dire de ne se pas laisser faire. Elle était devenue un symbole de la résistance bien avant sa mort, accuse Caroline. Et une représentante flamande du collectif d’enchaîner : Semira, tu étais une rebelle du tiers monde. Nous sommes des milliers de rebelles comme toi qui disent non à la barbarie moderne, oui à la vie. Dans la cathédrale et dehors, sur le parvis, la foule applaudit à tout rompre.

Rébellion. Léon Liebmann, représentant le Consistoire juif, est venu clamer sa révolte. Celle d’un rescapé qui a pu éviter les camps de la mort grâce à un réseau de solidarité en Belgique. Cela a créé chez moi un devoir de solidarité envers tous les damnés et damnables de la terre. Semira a été tuée par des gens qui se réclament des pouvoirs publics. Et de dire son désarroi face à la nécessité de mener un combat contre les autorités de notre propre pays .

Philippe Grollet, du Centre d’action laïque, voudrait que l’on ne se limite pas à mettre au pilori quelques gendarmes et les représentants politiques, mais, pour donner un sens à une mort absurde, il invite chacun à faire preuve d’une solidarité plus réelle, d’une citoyenneté plus responsable, d’un intérêt plus accru pour la chose publique.

C’est aussi le sens de l’intervention finale du président de la Ligue des droits de l’homme, Georges-Henri Beauthier qui, au nom des ONG, annonce qu’ils continueront demain à travailler pour tous les déportés de Bruges et d’ailleurs.

Il est alors 13 h 15. Le cercueil de Semira est emporté. Des enfants africains donnant la main à des Belges, le suivent, une fleur à la main. La foule se redresse, des poings se lèvent...
Martine Vandemeulebroucke in Le Soir - 28 septembre 1998


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