Occupation du ministère de la justice

mercredi 22 septembre 1999.
 

Ce mercredi 22/09/1999, une cinquantaine de sympathisants du Collectif contre les expulsions (CCLE) occupent depuis 10h30 le ministère de la Justice.

Ils revendiquent l’arrêt des expulsions, la suppression des centres fermés, la régularisation immédiate et collective de tous les sans-papiers.
Ils exigent l’arrêt de toutes les poursuites contre les militants du CCE
Nous appelons à un rassemblement de soutien devant le bâtiment. Pour les organisations, pouvons-nous vous demander d’envoyer une lettre de soutiens des gens à l’intérieur à l’Office des Etrangers, Ministère de l’Intérieur.

Un an déjà que Semira est morte étouffée par la main d’un gendarme, par la politique d’un Louis Tobback, la loi d’un Vande Lanotte, la complicité de tout un gouvernement, de la Sabena, par le silence de beaucoup, par notre manque de désobéissance à tous …

Un an et toujours la même politique d’immigration, les expulsions, les camps, la répression. A l’intérieur des centres, des personnes qui appellent, des résistances, …

Un an et les assassins courent toujours. Personne pour assumer les responsabilités morales, pénales et politiques de l’assassinat. Tout le monde était prévenu du danger qui menaçait. L’expulsion avait été minutieusement préparée en haut lieu, l’équipage et les gendarmes triés sur le volet. L’un d’entre eux avait précédemment frappé à plusieurs reprises un marocain de 40 ans qui s’opposait pacifiquement à son expulsion. Est-ce par hasard qu’il avait été sélectionné, qu’ils étaient onze pour « accompagner » une seule femme ?

Ne parlons pas de bavure, la procédure a été appliquée : « Toutes les mesures répressives ont la prévention comme objectif. C’est uniquement possible en démontrant que l’immigration illégale ne paie pas ». La mise à mort de Semira était-elle préventive elle aussi ?

Médias et politiques ont salué unanimement les qualités de l’homme Tobback après sa démission. Vieux réflexe corporatiste du microcosme des lâches. Personne ne pose la question de la responsabilité pénale, voilà Tobback qui se disculpe, accusant de trahison la gendarmerie, déplorant, avec Dehaene, le décès de Semira, tout en soutenant « l’exécution correcte de la politique de l’immigration du gouvernement ».

Si les gendarmes ont été les acteurs du crime, ils n’étaient que le bras armé d’un ministre et d’un gouvernement qui leur avaient délivré un permis de tuer. Après avoir pleuré, s’être indigné, les politiques, médias et certaines associations ont changé le ton. L’Abbé Boon en tête, Van den Bossche et bien d’autres veulent réécrire l’histoire de Semira, comme si le fait d’être utilisée, vendue, suffisait à la rendre seule coupable de ce qui lui est arrivé.

Qui sont ces gens qui, après avoir participé au meurtre de Semira, l’insultent, ainsi que toutes les autres victimes des réseaux de prostitution ? On enferme, on exclut, on frappe, on tue à l’occasion ceux qui sont passés entre les barbelés des frontières de la Connerie avec un grand C. Les réseaux de prostitution, on y touche pas ; les patrons qui exploitent les clandestins, délocalisent sur place pour sauvegarder l’économie, on les laisse faire. Quoi de plus normal ? Envers du décor, ils s’inscrivent parfaitement dans la logique capitaliste qui s’appuie avant tout sur la marchandisation des corps, la flexibilité du travail et une précarité d’existence toujours plus grande.

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Gouvernement de requins

Qui sont-ils pour promouvoir une politique d’immigration qui laisse des milliers de gens sans aucun droit, privés de liberté, traités comme des chiens par leurs employeurs, les administrations et forces de l’ordre ? N’y a-t-il pas de questions plus pertinentes que de savoir si Semira a menti ou non ?

Sujets de nombreux débats, de premières pages, nos gueules rangées aux rétrospectives de l’année, robins des bois photogéniques, n’aurions nous été que le feuilleton de l’été 98 que l’on repasse parfois pour s’assurer qu’il est bien terminé ? Certains nous accusent d’incitation à la violence, affirmant que la révolte provoque immanquablement la violence des matons, des gendarmes… Expulsions et centres fermés visent à punir et casser les illégaux, à les maintenir dans l’insécurité permanente de ce système de domination.

Depuis quand la solidarité et l’amitié sont-elles interdits ? Comment pourrait-on rester de marbre ? C’est juste, ils ont même criminalisé la solidarité. Et puis, il est vrai que la gendarmerie n’a jamais trempé dans de sales histoires… ne parlons pas des nombreuses répressions que subissent les personnes et collectifs qui résistent. Une répression dans les règles de l’art, dans les coins, à l’abri des regards. Ce que certains appellent de la naïveté et d’autres de l’incitation à la violence, n’est-ce pas, en fait, le danger qui les menace, d’être confrontés avec ce qu’ils fabriquent ou appuient, des lois fascistes organisant des pratiques fascistes ?

Semira n’aurait été qu’un personnage, merveilleux symbole de résistance d’une triste tragédie. On la remercierait pour sa prestation et son sacrifice en la nommant sixième personnalité de l’année. On la rangerait ixième figure martyre dans les livres d’Histoire, en oubliant ses chants de liberté auprès de toutes les personnes qui étaient dans son cas, et dont les corps et les voix se sont soulevés pour être cassés par la suite.

Ceci est un cri de colère ! Un « Stop, on étouffe » ! Un « J’accuse » adressé aux nombreux médias qui, après avoir pleuré, se sont fait une fois de plus porte-parole d’un Pouvoir qui crée la peur par ses discours et légitime ses pratiques répressives sous couvert d’un pseudo-réalisme économique. Malade d’une paranoïa pathologique aiguë dont la célèbre phrase « On ne peut accueillir toute la misère du monde » n’est que le premier symptôme. Des politiques qui utilisent et agitent l’immigration comme « danger », en faisant des amalgames aussi grossiers que l’enquête du ministre Verwhilgen sur « criminalité et immigration ». A-t-on jamais osé réclamer une étude sur la relation entre hommes politiques et criminalité ?

Ce discours est le reflet de tout un gouvernement, de tout un système, qui masque ses responsabilités face à la précarité qu’il instaure pour tout le monde et partout, et sur laquelle il repose, l’instituant comme seule norme acceptable.

La Belgique serait-elle pauvre ? Combien a-t-elle investi en armement ? Combien donne-t-elle aux entreprises privées organisant les marchés de la mort ? En tant que croque mort, combien la Sabena est-elle payée ?

Nous accusons aussi certaines associations qui appuient les théories selon lesquelles il faut « humaniser » les expulsions et l’élaboration des critères de régularisation. En agissant ainsi, elles se font les complices des discours et des pratiques du Pouvoir, divisant du même coup celles et ceux qu’elles prétendent soutenir. Soumission et acceptation des expulsions, des camps et des schémas typiques opposant les minorités entre elles du style chômeurs contre travailleurs, sans-papiers contre chômeurs, bons contre mauvais sans-papiers sont pour nous inacceptables. Ne le saviez-vous pas, Semira, selon vos critères, était une mauvaise sans-papiers ?

Alors séchez vos larmes, arrêtez vos galas ! Suffit-il qu’une vulgaire commission composée de gendarmes et d’amis du ministre, décrète l’humanisation des expulsions pour rassurer les candeurs des consciences citoyennes ? Voyez le résultat : des tabassages à répétition (dont un provoqua une fausse couche), tentatives de suicide, grèves de la faim, émeutes, douze gendarmes pour trois sans-papiers dans les mini-charters et le coussin remplacé par … un gant rembourré et des psys à volonté !

Peut-être le ton de ce discours peut-il sembler pour certains haineux, violent, insultant. Oui, la violence est là, tous les jours à côté de nous, dans les témoignages de nos amis sans-papiers, vivant comme des bêtes traquées, victimes de l’esclavagisme moderne qu’impose la clandestinité ; témoignages des pressions psychiques, physiques, que subissent ceux dont nous ne pouvons même pas voir le visage, enfermés derrière les barbelés de la honte, les expulsions qui continuent avec leur ritournelle de violence et d’impunité.

Oui, le calme fait place à la rage devant cette inertie, ces moments insupportables où l’on se sent isolé, tellement la machine que l’on a face à nous est puissante et possède de nombreuses tentacules.
Insultants, ces propos ne le sont pas. Ils veulent rompre un consensus à la Belge, intenable face à cette situation et rendre hommage à tous ceux qui désobéissent. Merci à eux.

Heureux le coup de cisaille qui aura ouvert les grillages de Steenokkerzeel le 21 juillet, libérant 22 personnes alors que la Belgique se fêtait elle-même. Pour la première fois, ce jour a pris un sens. Merci à Semira qui a brisé le silence, qui a créé des liens, des amitiés, des solidarités, qui nous a donné la force, qui nous laisse ses chants de libertés.

Ceux-là même qui fabriquent des clandestins à la chaîne, pensent-ils vraiment, par la violence et l’hypocrisie, pouvoir maîtriser la créativité nomade de ceux qui espèrent et revendiquent circuler et s’installer librement et /ou de ceux qui l’expérimentent et qui passent à l’acte ?

N’attendons rien de ceux qui, avides de pouvoir, nous font payer chaque jour leur impuissance et qui, au sein de la coalition arc-en-ciel, troquent l’éventuelle régularisation d’une poignée de sans-papiers contre la continuation de la politique d’expulsions massives.

Parce que notre capacité à changer les choses passe d’abord par notre propre implication, il s’agit aujourd’hui de rompre avec la conception dominante envisageant l’immigration sous un angle globalisant, géopolitique réservée aux experts qui donnent corps à la menace de l’invasion. celle-ci n’existe pas, au contraire de toutes les pratiques dénoncées plus haut.

Plutôt que de vouloir maîtriser l’impossible et se condamner à l’impuissance, ne vaut-il pas mieux s’interroger sur la réalité de notre société et envisager les milliers d’actes qui peuvent concrètement changer les choses, tous réunis dans une commune résistance à la soumission, au contrôle social, à la précarité ?

Arrêt immédiat des expulsions
Destruction des camps
Régularisation immédiate et collective de tous les sans-papiers
Liberté de circulation et d’installation

ccle - 22 septembre 1999


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