Personnes sans-papiers incarcérées à la prison de St-Gilles

Compte-rendu des visites de la députée fédérale Martine Schüttringer
mardi 16 mars 1999.
 

Le 18 février 1999, le CCE avait organisé une visite surprise dans les centres fermés et prisons de Belgique, accompagnés de parlementaires. l’objectif visait à retrouver le contact avec certains détenus et à recueillir des informations sur la situation dans les centres fermés. Entre autres sur les répressions de janvier 1999 à Bruges et Merksplas. Martine Schüttringer, à l’époque députée ecolo, avait accepté de rendre visite aux sans papiers détenus à la prison de Saint-Gilles. Voici son rapport.

(visites des 18 et 24 février, et du 1er mars 1999)

18 Février

A cette date, je me suis rendue à la prison de St Gilles à la demande du Collectif contre les Expulsions. Je suis seule à pouvoir entrer : des représentants de la Ligue des Droits de l’Homme et du Collectif contre les Expulsions qui m’accompagnent attendent à l’extérieur.

Je suis reçue par monsieur Bas, un des directeurs de la prison de St Gilles. Il répond à mes questions concernant les sans-papiers : "Ils sont 23, tous à l’aile A, aile rénovée". Je partage votre avis" me dit-il, "ces gens n’ont rien à faire en prison. Vous pouvez visiter l’aile A, mais pour voir les personnes, il faut l’autorisation du Ministre de la Justice".

Nous convenons d’un nouveau rendez-vous pour le mercredi 24 à 14 heures et je visite l’aile A. L’aile est effectivement rénovée ; d’un côté les sans-papiers, de l’autre les mineurs. Ils sont deux par cellule. On me confirme qu’ils sont tous là.

Vérification à trois reprises des chiffres : 23. Ils sont en cellule 22h/24h, juste deux heures de préau ; aucune activité ; durée moyenne de séjour de 4 mois mais cela peut durer aussi 8 mois. Toilette, évier, lits superposés : matériel habituel pour une aile rénovée.

24 février et 1er mars : rencontre avec les détenus

Entrée à 14 heures, avec le représentant de la Ligue des Droits de l’Homme. Nous sommes reçus par la directrice, juste pour expliquer le motif de la visite. Visite de l’aile A : un gardien nous sert de guide. Nouvelle visite de cellules ouvertes au hasard. Nous avons un local à table dans l’aile. Le gardien appelle les personnes une à une. Durée de nos entretiens : +/- ½ heure. Nous devions voir 10 personnes, nous en avons vu 5 (pour ne pas faire de travail à la chaîne) nous en reverrons 5 le lundi 1 mars.

Au bout de la 3ème rencontre, nous nous rendons compte qu’ils ont été transférés la veille de l’aile C à l’aile A, sans motif apparent. Ils sont dix à avoir été transféré. Nous demandons à revoir un directeur, c’est cette fois Mr Vanpoucke. Ils sont non pas 23 mais 38, effectivement 10 en transfert à l’aile A la veille. Nous demandons à voir l’aile C : vétuste, sinistre, pas de toilette, pas d’eau, une seule heure de préau. Extinction des feux à 21 heures, pas de téléphone, contrôle des appels téléphoniques. L’aile C est l’aile d’observation et l’aile disciplinaire. Ils étaient à l’aile disciplinaire, soi-disant problème disciplinaire en venant des centres fermés de Merksplas et Bruges. En fait aucun acte de violence ne fut commis par ces personnes en centres fermés, si ce n’est rester dans la cour, demander à voir le directeur et entamer des grèves de la faim.

Nous avons rencontré des personnes très abattues, ne comprenant rien à ce qui se passe en Belgique, n’étant pas très au courant des règles. Des hommes qui suent la peur, le désespoir ; certains arrivant difficilement à mettre des mots sur ce qu’ils ont vécu depuis leur arrivée en Belgique. C’était terrible à voir, à entendre.

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Nous n’existons pas

Personnes rencontrées.

O. S. (Sénégal)
Arrivé en Belgique le 11 mai 98. Arrêté le 28 octobre et envoyé au centre fermé de Bruges. Le 30 décembre 98 : première tentative d’expulsion. On lui demande de signer un papier sans le lire, il refuse. Retour à Bruges le 4 janvier.
4 janvier  : transfert aile C Prison de St Gilles.
9 février  : 2ème tentative d’expulsion ; menotté derrière le dos ; mains, bras, jambes attachés. Huit gendarmes pour le pousser dans l’avion. Les menottes se cassent : retour à St Gilles. On le prévient d’une nouvelle expulsion pour 2 mois plus tard. "Je préfère être en prison qu’au Centre fermé. C’est plus clair, je n’ai rien à dire. De l’autre côté, on m’a fait croire que j’avais des droits. A Bruges, nous étions 20 par chambre ; ici, il fait plus calme, du moins à l’aile A."
Il attend sans connaître l’après. Il aimerait partir au Mali ou en Côte d’Ivoire.

K. R. (Congo)
En Belgique depuis 4 mois. Envoyé à Merksplas. Après avoir assisté à une tentative d’expulsion, il prend peur, ne comprend pas ce qui se passe. Il décide avec d’autres d’entamer une grève de la faim après avoir averti la presse. Il sera frappé à coups de matraque et envoyé en isolation. Il pleure de douleur et demande un médecin. Le médecin lui fait boire un calmant. Il se réveille, étonné, à la Prison de St Gilles, à l’aile C. Il a dormi deux jours !
"Nous sommes dix à être venus à l’aile C hier". Cet homme est en état de choc.

V. O. (Nigeria)
Arrivé en Belgique en décembre 98. Il a été envoyé à Merksplas. Tentative d’expulsion : menottes, mains, bras, jambes attachés + sparadrap. Il se débat, le pilote refuse de décoller ; il est envoyé à l’aile C puis à l’aile A, la veille de notre arrivée. Médecin et avocat : OK.

T. M. L. (Guinée Bissau)
Centre de transit puis Bruges, où le directeur décide qu’un seul appel par mois à l’avocat et à la famille sera désormais autorisé. Les Sans-Papiers commencent à crier : "Liberté, liberté".
Devant le mouvement, même non-violent, la gendarmerie arrive avec des chiens. Les chiens mordent, "pincent". T. a eu très peur. Il est menotté et expulsé vers St Gilles à l’aile C jusqu’à la veille de notre arrivée. Dès le premier jour, il dit qu’il a été menotté, humilié et bâillonné. Il croyait arriver en pays démocratique ; il a très peur. Cet homme est en état de choc visible.

R. B. (Cameroun)
Arrivé en Belgique le 18 septembre, envoyé à Merksplas. Il est à St Gilles à l’aile C depuis 1 mois. "C’est l’aile des criminels. Pourquoi nous mettre là, nous n’avons rien fait".
A Merksplas, ils ont demandé à plusieurs reprises à rencontrer la direction. Un jour, ils décident de rester dans la cour (refus de rentrer). La gendarmerie est venue. Ceux qui sont rentrés n’ont pas eu de problème. Il a vu ce qui était arrivé à K.R.
Il est aussi en état de choc. Pas d’avocat ; sentiment d’être abandonné.
Alors que nous étions en prison, il a été appelé et conduit à l’ambassade du Cameroun avec un autre Sans-papier. "Vous devez rentrer. J’ai votre laissez-passer. Si vous refusez, alors la Belgique fera de vous ce qu’elle voudra" leur aurait dit l’ambassadeur.
Il ne comprend pas pourquoi l’ambassade l’appelle aujourd’hui, ni pourquoi nous sommes là. Il a très peur. Il dit : "si l’ambassadeur nous avait au moins demandé pourquoi nous avons fui notre pays, nous aurions pu parler de ce qui se passe dans ce pays, mais non, il donne juste l’ordre de rentrer. Pourquoi rentrer là, j’ai peur".

S. (Tunisie)
Vit en Belgique depuis 15 ans. 5 ans comme étudiant, 10 ans sans-papiers. Il n’a jamais demandé le minimex. Il vit de petits boulots. "Celui qui n’a jamais touché la flamme, ne sait pas ce qu’est la flamme. J’ai des difficultés pour me nourrir, me loger, mais je me débrouille" Il manifeste souvent pour le respect des droits de l’Homme. Il est visible à chaque manifestation, avec des pancartes. Il a été arrêté alors qu’il manifestait devant l’ambassade américaine. Jamais de violence, il parle, il reste sans bouger devant des locaux (dont Ecolo).
Il est à St Gilles depuis le 18 décembre et ne sait pas quand il sortira. Son avocat essaie une régularisation". Le gendarme qui l’a arrêté lui aurait dit : "Shérif, on te connaît. On sait que depuis 10 ans, tu es sans-papiers ; jamais on ne t’a arrêté ; et toi, en récompense, tu manifestes depuis des mois. Vais-je moi manifester en Tunisie ?". L’avocat lui aurait dit d’être patient, attendre, mais quoi ?

M. A. S. (Sierra Leone)
Arrivé en août 98. De Steenokkerzeel à Merksplaats. 4 tentatives d’expulsion. Est arrivé à St Gilles le 15 janvier. Il parle un Anglais approximatif et a reçu tous ses papiers en néerlandais. Il nous a montré un papier donné à St Gilles : "Vous êtes à la disposition de la police des étrangers. On peut vous garder ici pendant 60 jours, si vous voulez expliquer votre cas à la police ; il se peut que vous soyez libre plus tôt, vous pouvez écrire en français".
Il était également menotté de la manière décrite plus haut lors de ces expulsions. Il ne comprend pas grand chose, attend dans l’inquiétude la prochaine tentative d’expulsion.

M. M.
A été expulsé le samedi précédent ma visite

S. D. (Sénégal)
Arrivé le 20 décembre 1998 avec 300.000 FB, une réservation d’hôtel, passeport et visa. Arrêté parce qu’il n’avait pas d’invitation et ne connaissait personne ici.
10 janvier 1999 : tentative d’expulsion. retour à Merksplas puis St Gilles ; aile C. On lui a demandé de signer "un papier", il a refusé. Il a peur d’être renvoyé au Sénégal. Il signale aussi que l’aile C a un régime très dur. Comme les autres, il ne sait rien de la suite des évènements. Il vit dans la peur et l’attente.

G. A. (Nigéria)
Depuis 5 mois en Belgique. Merksplas. Il a refusé son expulsion et était à l’aile C depuis un mois. Menotté, ils voulaient l’expulser vers le Nigeria. "Nous ne sommes pas des criminels. Nous ne méritons pas ce traitement". Il est visiblement en état de choc.

Conclusions et impressions


- Ce que j’ai vu et entendu lors de ces 4 visites est terriblement bouleversant. Ce qui ressort des différents témoignages : sentiments de peur, d’abandon, état psychologique épouvantable. Manque de communication des procédures, papiers reçus dans une langue inconnue, traitement inhumain, indigne d’un état démocratique.

- Manque de transparence (Pourquoi avoir signalé 23 personnes alors qu’il y en a 38 ? Pourquoi ne pas avoir dit qu’il y en avait à l’aile C ? Pourquoi l’aile C ?

- Pas de critère objectif expliquant leur détention. Qu’est-ce qu’un acte de violence ou de rébellion : demander à voir la direction ? Refuser de rentrer dans les locaux ? Faire une grève de la faim ? Manifester calmement ?

- Qui connaît le parcours complet de ces personnes ? Jusqu’où la violence ira-t-elle pour expulser ou convaincre au retour ? Qui contrôle ce qui se passe à l’aéroport, dans les Centres fermés, en prison ?

- J’ai l’impression que chacun croit faire son travail, appliquer des ordres et ne veut pas savoir ce qui se passe dans la "case d’à côté" (déresponsabilisation). Silence, secret, opacité du système : attention danger. Des lampes rouges s’allument mais nous sommes peu à vouloir en voir.

Martine Schüttringer, députée
Rue Sous le Château, 32
4500 HUY
085/23.55.67

repris du site www.ecolo.be

M. Schüttringer - 16 mars 1999


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